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                      Jour d'avant.

 

J’ai 21 ans. Environ. Aucune importance. Dans mon petit studio d’étudiante. Place de la Liberté.
Aujourd’hui j’ai craqué. Oui, j’ai craqué. Honte à moi.
J’ai ouvert une boîte de sardines à l’huile d’olive que mes parents m’avaient apportée, avec d’autres victuailles, de peur que leur fille oublie de manger… Pourquoi ne l’ai je pas offerte au clodo d’en bas, sur la place, celui qu’on appelait "le philosophe" ?
J’adorais l’écouter, cet homme-là. Avec sa vieille barbe de Père Noël. Son litre de rouge. Sa façon d’invectiver les gens. Sa façon de ne jamais me dire merci quand je lui donnais des sous ou un sandwich. Sa façon de ne pas me regarder quand je m’asseyais non loin de lui, juste pour l’écouter. Sa façon de ne pas me reconnaître à la caisse du Mac Do où je bossais le soir pour payer mes études. Sa façon de faire comme s’il n’avait rien vu quand je me trompais dans ma caisse. J’avais droit à un pourcentage de perte (ou pas). C’était pour lui. Juste un vague sourire derrière la barbe sale.

Un grand-père que j'avais adopté. Un autre. Je n'ai connu aucun grand-père. Dommage... quels personnages ! Alors j'en ai adoptés, des grands-pères...

Bref. Me voilà dans mon studio, mangeant les sardines à même la boîte, debout. L’huile qui coule sur le coin de la bouche. J’ai fini la boîte à toute vitesse. Pardonnez-moi, petits poissons. Je vais vomir et je reviens. Je sais, là, que j’ai mal agi. Je me regarde comme si ce n’était pas moi dans la glace. J’ai honte. J’ai mal. J’ai horreur de vomir. Mais ça m’arrive de temps en temps. Quand je me dégoûte.


Je sais que j’ai perdu la bataille. Je ne serai pas une vraie végétarienne.
Trop dur. J’ai peur de mes comportements de boulimique. Parce que ça y ressemble.
Je suis déjà branchée anorexie. Oui, c’est tendance, paraît-il, chez les étudiants en psychologie qui bossent au Mac Do. Comment manger, après des soirées à cuire des steaks et à plonger des frites dans l’huile bouillante ?

Craquer n’est pas grave, me diraient les gens bien intentionnés. Mais moi, je suis pétrie de mauvaises intentions envers moi-même. Demain, j’achèterai une tranche de jambon sous plastique. Premier prix. Le végétarisme attendra. Question de vie ou de mort. Question de végétarisme ou de psychisme.
Je vais aller en cours. Avant, je me brosse les dents, frénétiquement. Effacer toute trace du crime. Je vais retourner sur les bancs de la Fac. Cours de psychopathologie. Parfois je me fais peur.

J’avais 21 ans. Environ. Aucune importance.
J’en ai 24 de plus. Quelques cicatrices et quelques rides en plus. Une estime de moi restaurée.

J’ai beaucoup appris. Appris à manger. Appris à comprendre. Appris à me respecter. Appris à accepter. Longue est la route. La Princesse au Poids Dormant a grandi. La femme de maintenant sait manger, aimer et s’aimer.

Terminé, ce périlleux voyage au pays des troubles alimentaires.
Fierté. Mais fragilité. On ne sort pas indemne de ce type de périple.


C'était il y a 24 ans. Environ... Pourquoi écrire ce texte ?

Parce que je sais qu'il aidera quelqu'un, un jour...

Comme moi. Le témoignage d'une anorexique sauvée par le végétarisme m'a donné une belle claque, il y a quelques mois. Pourquoi avais-je choisi de lire ce texte-là précisément ? Parce que je savais que je devais rentrer à la maison. J'étais revenue dans ma ville d'étudiante. J'avais repris une bouffée du passé dans l'âme.

Redevenir végétarienne fait partie du processus. Comprendre. Accepter. Se libérer du passé. Et avancer. Debout. Libre.

 

 

Merci de m'avoir lue, pensez à déposer en partant un tout petit mot ou deux, ou même un simple bisou, parce qu'écrire ceci m'a bien perturbée, quand même. J'ai laissé des plumes et des émotions dans ce texte avant de partir tout oublier dans la Vraie Vie qui mérite bien ses majuscules, par moment ! Bisous (à celles et ceux qui les reçoivent)...