Suite du premier article...

Les militants du néo-malthusianisme essayaient de toucher ceux qui ne participaient pas aux conférences, ceux qui ne venaient pas aux pièces de théâtre, ceux qui ne lisaient pas. Ils distribuaient donc des brochures et des préservatifs à la sortie des usines.

Leur slogan était un message résolument moderne : "Femme, apprends à n'être mère qu'à ton gré."

Militer en faveur de l'avortement était dangereux, c'était défier l'Etat et surtout l'Eglise. Le modèle, c'était la maternité obligatoire, incessante et destructrice.

Les avortements clandestins continuaient et au milieu des années 50 les femmes ont commencé à s'organiser.

En 1956, la sociologue Evelyne Sullerot et le Docteur Marie-André Lagroua Weill-Hallé fondent l'association "Maternité heureuse". Elles font circuler les informations, commandent des contraceptifs à l'étranger et pratiquent des avortements.

En 1960, elles fondent le Mouvement Français pour le Planning Familial. Cela reste dans l'illégalité mais il y a encore une certaine tolérance. Pour elles, la contraception devait venir à bout des avortements et des infanticides.

La pilule est inventée à la fin des années 1950 par un biologiste américain, Gregory Pincus.

En 1969, le Mouvement de Libération des Femmes revendique le droit à l'avortement.

En 1971, "les 343 salopes" signent un grand appel dans le Nouvel Obs qui commence ainsi : "Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité [...] Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté."

Elles affirment ainsi que "si l'une d'elles est poursuivie, elles seront toutes solidaires et elles créent une association pour se charger de la défense."

Parmi elles, on trouve Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Françoise Fabian, Antoinette Fouques, Gisèle Halimi, Françoise Sagan, Jeanne Moreau... Ces 343 signataires ont eu un impact extraordinaire !

 

                             9782234058170

La loi Veil en 1975 légalise enfin l'avortement, au terme d'une terrible bagarre. Simone Veil a été insultée, caricaturée, attaquée, sur fond d'antisémitisme. Elle a tenu bon. Elle présentait "le triple défaut d'être une femme, d'être favorable à la légalisation de l'avortement et enfin d'être juive." (source : "Une vie" de Simone Veil, édition Stock)

Elle était sensibilisée à cette cause en tant que femme mais aussi en temps que magistrat. Les drames de l'avortement, même dans les milieux catholiques, tout le monde les vivait. Seules les femmes riches étaient mieux loties, elles allaient se faire avorter en Angleterre ou aux Pays-Bas.

La discussion à l'Assemblée Nationale s'ouvrit le 26 novembre 1974. Trois jours de discussions, des interventions haineuses et diffamatoires. Un député est tout de même allé jusqu'à parler de fœtus envoyés au four crématoire !

Petits mots d'encouragement des uns, regards fuyants des autres, réquisitoires violents d'autres encore. Elle a tenu bon.

La loi est enfin votée dans la nuit du 29 novembre, par 284 voix contre 189. Une victoire plus large qu'elle n'était espérée.

Dans les mois et les années qui suivirent, Simone Veil dit avoir souvent entendu des hommes lui dire : "Ma femme a tellement d'admiration pour vous !" Sous-entendu, ma femme, mais pas moi. Pour certains hommes, cela restait "une affaire de bonnes femmes."

La page législative tournée, l'évolution des mentalités se fait toujours très lentement et les retours en arrière ne sont jamais exclus...

Par exemple en Espagne avec un projet de loi honteux, en France avec ses manifs anti-mariage pour tous et anti-IVG... qui m'ont fait tellement honte... 

En Pologne, les femmes sont descendues dans la rue le 3 octobre pour défendre le droit à l'avortement. Il n'était autorisé que dans les cas de viols, d'incestes ou de malformations sévères du foetus et il risquait de devenir complètement illégal. Ce qui aurait signifié, par exemple, qu'une adolescente violée n'aurait plus d'autres choix que de porter l'enfant de son violeur. Cette mesure aurait encouragé les femmes à recourir à des avortements clandestins risqués. Et une fois de plus, elles auraient été les seules à en payer le prix.

Le parti conservateur a pour l'instant reculé sous la pression de la rue. Soulagement pour les polonaises.

Rappelons-nous qu'une femme ne fait jamais le choix d'avorter avec le sourire. Cela reste une épreuve psychologique difficile. J'ai accompagné des femmes sur ce chemin douloureux et je sais quelles conséquences cela peut avoir.

Mais la maternité doit rester un choix. Sinon, on va droit dans le mur, vers le déni de grossesse, vers la maltraitance et même parfois vers l'infanticide. J'en reparlerai. Je choisis mes mots. L'impact des mots dans ce type de sujet est si lourd...