Bois Saint Pierre

 

Un jour, je serai vieille.

J'ai longtemps cru ne pas atteindre ce bonheur-là. Je me voyais mourir jeune et décharnée. Mais à présent, je me dis qu'un jour, je serai vieille. Ce mot n'a rien de péjoratif à mes yeux.

J'aimerais vieillir "bien", ne pas subir le temps de façon destructrice. Ne pas devenir un poids pour mes proches. Profiter jusqu'au bout du bonheur d'ouvrir ma fenêtre et de contempler le ciel. Et me dire : "un de plus en moins" (clin d'œil pour toi, qui est sur mon porte-bagage depuis longtemps...), me réjouir de vivre encore, de rire et recevoir des sourires...

J'espère faire vieillir mon âme de façon authentique. Mon corps, aussi. Je ne veux pas faire comme ces vieilles femmes qui veulent à tout prix rester jeunes en apparence. Moi, je prendrai tout : les rides, les cheveux gris (stop aux teintures à 45 ans), les douleurs aux poignets (tu veux bien ouvrir la bouteille ?) et dans les hanches (je marche moins bien, mais je te fais encore marcher, pas vrai ?)...

Il y a des gens qui vieillissent très mal. Ils deviennent tristes, aigris, agressifs. Ils font ressortir toutes leurs rancœurs, tous leurs regrets. Ils se réfugient parfois dans la démence ou la confusion pour ne plus être confrontés à leur ombre, leur vrai moi qui s'était tapi, prêt à resurgir à la moindre faiblesse. Et quand on vieillit, on est faible.

On a besoin qu'on nous pousse (roulez jeunesse, on fait la course ?), qu'on nous regarde (tu sais, le beau vieux du deuxième étage...), qu'on nous écoute même si on est de plus en plus sourd (tu disais quoi ?... J'ai pas encore mis mes appareils auditifs), qu'on nous considère (j'suis pas encore morte, hein !) même si on doit être nourri, lavé, soigné...

Une belle vieillesse est une vieillesse apaisée, qui n'a plus de comptes à rendre... J'espère être capable de me pardonner mes échecs, mes erreurs et de pardonner à la vie.

Une petite phrase m'accompagne, elle dit que lorsqu'on a planté un arbre, fait un bébé, écrit un livre, on peut mourir en paix (a-t-on vraiment besoin de ces trois éléments ?). J'en ai planté, des arbres, que je n'ai pas vu grandir... J'ai fait deux bébés que j'espère voir devenir des hommes heureux... Le livre n'est plus d'actualité, mais un blog, c'est une sorte de livre interactif, non ?

 

Un jour, je serai vieille.

Peut-être que mes enfants n'oseront pas me confier leur progéniture de peur que je les contamine avec mes idées rebelles et mes gros mots. Oui, je sais "jurer comme un charretier". Comme ma sœur. Comme mon père. Et surtout comme mon arrière grand-mère. Celle qui tenait un café (pour une femme, à l'époque !), et qui osait dire sa vérité au maire qui avait "oublié" de la saluer en passant devant son bistrot : "Et regardez-le, celui-là, il dit même pas bonjour, il se croit au-dessus des autres mais il ch*** comme tout le monde"...

Sacré personnage, la mémé ! Elle avait des réponses imparables à apprendre à ses petits-fils qui se faisaient traiter de "sales ritals" à la récré. "La réponse est bonne, mais mon c** l'empoisonne"... "Comme mon c** s'est exprimé, la réponse est passée à côté"... Il y en avait une tartine, du même acabit.

Oui, je serai sans doute une de ces vieilles dames indignes qui l'ouvrent, même quand il ne faut pas.

J'espère ne pas vieillir seule, ni finir mes jours à l'hôpital, comme tout le monde. J'ai toujours pu parler de ma mort. Je veux finir en feu de joie et pas de tristesse. Les enfants le savent. Mes organes iront à qui en voudra, s'ils sont encore d'actualité !

 

Un jour, je serai vieille.

Une jolie anecdote qui prouve que l'humour des vieilles qui croquent encore la vie est une denrée précieuse : une actrice disait à ses visiteurs masculins (elle habitait au 6ème étage sans ascenseur !) : "eh oui, je n'ai plus que ça pour faire battre les cœurs, à présent..."

 

Par hasard, j'ai découvert cette chanson. Je vous suggère d'écouter jusqu'au bout (si vous n'êtes pas hostiles à la grossièreté) la petite voix mutine qui chante "La vieille", dans une église, devant un parterre de personnes âgées.

 

LEÏLA HUISSOUD "La Vieille"

J'ai pas besoin de vous...