Je précise que dans mes "lettres à des gens", il y a une part plus ou moins importante - voire exclusive - d'irréalité... qui peut partir de la vraie vie...

 

Perigord (2)

 

Vincent,

 

Tu as été élevé dans une famille chic et coincée. Une famille où un garçon, ça ne pleure pas. Une famille où l'on ne rit pas beaucoup, non plus. Ou alors les lèvres un peu pincées. Ne pas se laisser aller.

Tu as souvent joué seul. Tu étais le petit dernier, l'accident de pré-ménopause, les grands étaient déjà partis. Ta mère n'avait pas le temps de s'occuper de toi. Elle n'a jamais joué beaucoup avec ses enfants. Quel ennui, quelle plaie.

Tu as grandi en tentant de te conformer aux exigences maternelles imposées. Avec quelques écarts. Oh, my god ! Tu as été attiré par des garçons. Ta mère a fait venir le curé, pour te détourner du mauvais chemin...

Tu as tenté la secte. Tu as bu et fumé pour oublier tes démons. Mais dans ta famille, tous boivent et fument, c'est culturel. Ton père en est mort, d'ailleurs. Trop tôt. Beaucoup trop tôt. Tu n'as pas eu le droit de pleurer, enfin pas trop. Ne pas se laisser aller.

Tu as fini par épouser une femme. L'as-tu aimée ? L'as-tu désirée ? Tu lui as fait deux, trois gosses, vite fait, dans le noir...

Tu les as aimés, eux. Mais si mal. Tu as oublié de leur dire que tu les aimais et qu'ils deviendraient des adultes bien.

Tu as oublié de leur donner des ailes. Tu as rogné les tiennes. À grand renfort de vodka et de cigarettes.

Maintenant, tu rames. Elle est partie. Eux l'ont compris. Tu ne les vois plus beaucoup, tes enfants. Ils sont grands, ils ont une bonne situation et ils n'ont besoin de personne. Surtout pas de toi...

Le mardi, tu vois un psy. Le jeudi, tu vois un hypnothérapeute, mais il galère, tu as du mal à "lâcher prise". Ne pas se laisser aller. Le samedi, tu te mets la tête à l'envers. Le dimanche, tu pleures.

Un jour, tu deviendras grand, Vincent. Avant la mort, peut-être...